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Le gouvernement de Laurent Lamothe en zone de turbulence.

Chronique du 9 juin 2013

dimanche 9 juin 2013, par Jacques Nési

Auditeurs de Fond Cochon ou Lopineau, 2ème section communale des Roseaux, département de la Grande Anse (Jérémie), Bonsoir !

Le gouvernement de Laurent Lamothe en zone de turbulence.

Il y a des moments en démocratie qu’il faut prendre le temps d’interroger.Il est utile ainsi de mesurer le chemin parcouru et d’en tirer les renseignements. En Haïti, les occasions sont rares où l’on a envie de dire merci aux acteurs politiques, aux entrepreneurs de causes , de glorifier ceux qui se sont sacrifiés depuis plus de quarante ans, qui ont connu les souffrances de l’exil, de la faim, de l’emprisonnement, pour forger un espace où le principe de la séparation des pouvoirs tel qu’élaboré par Montesquieu connait enfin sa gloire.

En convoquant le premier ministre Laurent Lamothe au Sénat , cette semaine, les parlementaires ont permis aux haïtiens de vivre le spectacle le plus beau, la démonstration la plus convaincante , l’illustration la plus remarquable de la démocratie haitienne. La démocratie, importée de l’Occident avec son cortège de règles, ses principes cardinaux de liberté, de justice électorale, de respect des procédures de délibération, ne s’épanouirait quand le pays importateur accepte de redonner vie à ces principes formels, d’envisager l’ application de la démocratie en tenant compte des procédures de façon contextuelle, c’est-à-dire en rapport avec l’affrontement des acteurs politiques en présence. En ce sens, la démocratie triomphe non cette fois par le jeu des ambassades, mais par l’implication des législateurs qui exercent la souveraineté au nom du peuple et la responsabilité du gouvernement d’être irréprochable en matière de gestion des ressources de l’Etat .

La démocratie électorale a échoué en Haïti ,puisque depuis vingt ans ,les résultats électoraux ont montré qu’il s’agit des victoires contestables et compromettantes pour la stabilité politique. Les élections n’ont pas été des applications exactes du modèle occidental dont les représentants sont forcés de reconnaitre la légitimité des élus qu’ils ont contribué à installer au pouvoir en Haïti au mépris des règles institutionnelles. Mais Haïti ne peut-elle pas vivre sa démocratie, autrement, c’est-à-dire, celle qu’elle forge au gré des circonstances, qu’elle réinvente par la mobilisation des référents locaux, sans prétention aucune d’en offrir un régime parfait ? Ce qu’on a vécu cette semaine en Haïti nourrit les espoirs de tous ceux qui peuvent miser sur cette démocratie balbutiante ,mais qui promet des jours de gloire. Faisons trois constats :

Le premier constat : alors que le premier ministre ne dispose pas dans la réalité d’une majorité au Sénat,il tente de saisir cette occasion pour construire une relation plus ou moins apaisée avec le Parlement. Mais il sait, par ailleurs que les conditions nécessaires à la formation d’un vote de censure de son gouvernement n’étaient pas réunies. Il a pris le risque de répondre à la convocation du Sénat. Sans doute, le gouvernement cherche –t- il à mobiliser l’opinion publique à sa cause ?En tout cas, il en sort défait.Humilié.Affaibli.Aplati.Réduit à sa plus simple expression.

Le second constat : des parlementaires de l’opposition, depuis deux ans ,parcourent des capitales des Etats-Unis d’Amérique, d’Europe, pour dénoncer la corruption qui ronge le gouvernement Lamothe et son président. Des avocats ont même porté plainte contre cette « cour » de prévarications que constitue à leurs yeux la présidence de Michel Martelly. Les uns dénoncent la confusion des genres d’un prince installant épouses et fils à la tête des projets gouvernementaux, dépouillant les ministères de leurs principales attributions. Les autres prédisent une ambiance de boules puantes en décortiquant l’irresponsabilité d’un président qui soumet les ministres des finances à ses fantasmes de jouisseur, d’amuseur public. La politique festive remplace la politique agricole ,le marché haïtien déjà livré aux crocodiles américains et dominicains, respire son dernier souffle à l’abri des exploitants agricoles vietnamiens.

On ne dispose pas de preuves accablant le gouvernement Lamothe et le président d’avoir détourné des fonds. Mais l’incapacité de Lamothe à pouvoir s’expliquer sur l’utilisation des 5 milliards de gourdes ) durant l’état d’urgence décrété fin 2012, des millions de dollars recueillis au titre du fonds national pour l’éducation (Fne) et le gaspillage supposé des fonds du trésor public .Il suffisait alors pour le gouvernement de se préparer, de lire ses dossiers, de consulter ses conseillers, de répondre à ce déficit d’informations. Et les effets de ce sinistre jeu de pocker seraient limités. Mais le premier ministre s’est comporté en amateur politique révélant à la face du monde l’erreur monumentale des occidentaux ,notamment des Etats-Unis d’Amérique, d’avoir confié la gestion et l’avenir de ce pays à ces hommes impréparés, peu habités par le rêve de d’incarner cet homme providentiel, ce Diogène, capable de redresser le pays.

Les parlementaires attendaient un premier ministre présenté sur tous les fronts comme étant aguerri aux armes de la communication politique, ils ont eu droit à des allégations, des avenues sans issues ouvertes par le premier ministre et ses ministres, des palinodies qui montrent un premier ministre fébrile, incapable de répondre aux questions des sénateurs. Une séquence affligeante pour cet homme passionné des lustres, se vautrer dans la fange, dans l’impuissance de ses ministres, de ceux que l’on présente comme des carnassiers aux molaires solides, rivalisant de coups de griffes aux parlementaires de l’opposition. Laurent Lamothe s’est livré bataille, les mains nues, face à des hommes ferrés, préparés et bien entrainés.

Le troisième constat , c’est que le parlementarisme a pu renaitre de ses quolibets portés par l’opinion sur ses parlementaires vénaux ,véreux, adeptes de la « politique du ventre », prêts à se débarrasser de leurs convictions pour quelques postes au profit des clients pressés et impatients. Le parlementarisme haïtien vient de connaitre l’un des épisodes les plus glorieux, en bravant les colères du populisme que le président pourrait provoquer.

Comment Lamothe va sortir de ce gouffre béant , ouvert sous ses pieds ?Au plus vite,il faudrait engager une demande d’explications publiques au Sénat où cette fois, imbu de ses dossiers , informerait la nation de la discipline et de la rigueur adoptées par la nomenclatura mickiste.Le premier ministre doit faire vite ,sinon l’opinion publique, bien travaillée par les ténors du Sénat et de l’opposition renversera les digues du conservatisme .Car le peuple ne se contentera pas d’une panacée mais d’une vraie révolution, différente de celle qui a été confisquée après le 7 février 1986.

Jacques Nési pour kòn lanbi.