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REMANIEMENT MINISTERIEL EN HAITI VERS UN NOUVEAU DEAL AVEC LES ELITES HAITIENNES 

mercredi 9 avril 2014, par Jacques Nési

Clin d’oeil aux auditeurs de Maurice,2ème section communale de Saint Louis Sus,département du Sud.

Par Jacques NESI

En un spectacle ahurissant, acteurs et metteurs en scène tressent des lauriers roses au prince de la capitale haïtienne. Ils coulent des sanglots, des épanchements, depuis que Michel Martelly a décidé de les nommer ministres. Un ancien sénateur de la république, qui se voit confier des tâcherons, qui aurait été plus utile à l’hôpital de Chancerelles qu’au déploiement du verbe dithyrambique, s’abandonne aux effusions émotionnelles, allant jusqu’ à élever Martelly au rang de «  grand président de la république  ».Un autre ancien ministre, démissionnaire, il y a quelques mois, revient à la charge, explose de joie, baragouine ses leçons de finances publiques, habitée par un héroïsme de pacotille, d’avoir bravé la fureur du «  chef  » parce qu’elle a contesté sa folie dépensière .D’autres citoyens intégrés au cabinet ministériel ,après avoir crié leur foi dans les accords d’El rancho, acceptent de sacrifier leur conviction, pour devenir des «  manuterges  » du gouvernement Lamothe. D’autres qui se sont tant donnés pour accoucher ces accords fragiles, rayonnent d’émotion. On croirait qu’Haïti vient de sortir de son Etat défaillant déchu de sa souveraineté et de sa solvabilité financière.

Le remaniement ministériel est un acte politique fort qui légitime la puissance exécutive et ravale le parlement haïtien , déjà miné par la vénalité et la marchandisation, au rang de pouvoir sourd et autiste.Sur le plan général,tout remaniement peut être une source de dynamique positive tendant à requinquer une équipe fatiguée, décriée et impuissante. C’est l’émanation d’un diagnostic serein qui témoigne de l’insatisfaction du chemin parcouru et de la volonté d’anticiper l’expression d’une désaffection aux prochaines échéances électorales. Un remaniement donne l’impression au peuple que son cri est écouté, ses déboires sont entendus, ses angoisses pansées. Tout se passe comme s’il s’assure d’une espèce re-conquête du pouvoir par les urnes.

Mais en Haïti le remaniement qui vient d’être envisagé peut être analysé sous trois angles.

Le premier, consacre la deuxième défaite des élites haïtiennes. Le mot clé du vote mickiste était la méfiance incarnée envers les élites. Dans un accès de folie, le peuple crachait son mépris à tous les intellectuels, les lettrés, ceux qui disait-il, avaient occupé les avenues du pouvoir depuis vingt ans. Sans résultat. Sans changement de ses conditions de vie. La réaction des jeunes gueux, désoeuvrés de certains quartiers populaires exprimait une certaine rigueur violente, une intempérance rageuse, une «  fermentation  » lyrique des ressentiments. Et de son côté, Michel Martelly ajoutait de l’huile sur le feu, par la mobilisation de son extranéité avec la politique comme un atout ,puis en invectivant le groupe social formé et compétent. Si au moment de l’éclosion de sa candidature, les gens formés prenaient la distance avec lui , désormais ils sont nombreux à lui offrir leurs talents. Mais sa confirmation par Washington, son acceptation dans les capitales européennes-forcée ou fragile-pressait les membres des élites haïtiennes à se ranger derrière Martelly, devenu non pas l’objet politique étonnant mais fréquentable. Certains ne soutiennent-ils pas ses initiatives en acceptant de se fondre dans des commissions indolentes.

Le nouveau remaniement ministériel confirme l’acceptation définitive de Martelly, et signe sa deuxième humiliation envers les élites haïtiennes. Ces élites humiliées, banalisées, sanctionnées en mai 2011 sont désormais aplaties, mises au formol, embaumées,sommées de pactiser avec Michel Martelly. Certaines craignent sans doute la souffrance, les affres du chômage  : déchéance morale, perte de leur pouvoir, effondrement du socle inégalitaire entre les élites et le peuple. Mais cette consolidation du pouvoir «  mickiste  » entre au catalogue de l’histoire politique des hommes qui ont renié leurs trajectoires politiques, changé leurs vestes. Un transfuge expliquait à un journaliste que son passé politique importe peu aujourd’hui, ce qui le préoccupe, c’est d’être à la hauteur de la confiance du président de la république et de servir son pays.Voilà le deuxième argument :que n’a-t- on pas dit au sujet du patriotisme, comme si cette vertu sied mal avec la conviction, l’incohérence, les principes et l’honneur. On voit bien que ces élites sont disposées à les fouler aux pieds dès que leurs avantages, leur commerce de rapines, leurs pratiques de vols, de concussions sont garanties par un régime qui fermes les yeux sur l’extension et la généralisation de la corruption en Haïti.

Ce remaniement confirme le réalisme dont fait preuve Michel Martelly.En tant qu’élève assidu de l’oligarchie , il se plie aux injonctions de l’église catholique . On ne peut banaliser les efforts, l’abnégation, l’investissement de l’Eglise Catholique lors des négociations entre les politiques. Michel Martelly a bien compris la nécessité d’éteindre le feu sous le chaudron allumé par certains opposants politiques. Martelly ne s’attendait qu’à cette bouée de sauvetage. Il l’a saisi au bond.

La troisième remarque  : la consolidation du pouvoir mickiste se pare de compromis, de concessions, de transgressions avec les principes de la rigueur budgétaire,de l’Etat de droit. Les fonds publics destinés au changement des conditions de vie des citoyens ne sont pas mobilisés, néanmoins, il est facile d’en trouver pour financer le budget de fonctionnement des unités ministérielles inutiles. Ici, un ministère chargé de la pauvreté , là un ministère chargé de la régulation des partis politiques -une incohérence en démocratie représenttaive et même une mennace-, enfin un ministère de la défense. Des ministères fantômes qui n’existent que par le souci de la reproduction mimétique ...Ce remaniement remet donc en selle des épiciers au chômage, cherchant un plat de lentilles, dans une situation économique difficile captée par les monopoleurs de la Syrie, du Liban , de la Palestine,de la République dominicaine…

On sait bien, on l’a vu depuis deux ans , ces ministères sont dotés de faibles ressources budgétaires d’investissement. En revanche, ils sont toujours en capacité de financer les dépenses de parade, les déplacements grotesques, dès que le président de la république en décide.Au nom de la prééminence du pouvoir présidentiel en Haïti, cracatéristique fondamentale du régime politique, les désirs du président de la république ne peuvent être mis en doute, contestés, au risque de se voir injurier, humilier en face de ses collègues. N’a –t- pas vu comment le président de la république, lors de ses virées en cabarets à l’étranger exige de doter sa carte de crédit , à la SOGEBANK,sur le champ, au mépris des règles élémentaires de la procédure de décaissement  ? N’a –t- pas vu un fonctionnaire mis en diffcultés pour avoir hésité à acquiescer à la demande du président de la république d’une commande de vingt véhicules «  tous terrains  » pour ses promenades en provinces  ? Ce sont ces membres issus de formations partisanes, atomisées, réduites à l’ombre d’elles -mêmes, dépouillées de toute base légitime, qui se jettent à corps perdus , comme des crocodiles affamés dans le marigot mickiste.Ils acceptent d’avoir un statut de rang inférieur dans un gouvernement avec lequel ils ne partagent aucune idéologie.Ils renient au combat,à l ’ engagement pourvu qu’ils gagnent en ressources, en symboles, dans un univers de concurrence et de monopolisation des ressources par un pouvoir prédateur et vénal.

Des ministères confiés à des cadres formés, soit !Mais pour faire quoi ! Les deux années du régime mickiste confirment l’hpothèse du vide , d’un programme aux accents modernisateurs, mais aussi creux que démagogique !Le bilan des cinq E, l’expression programmatique du régime est bien connu:il débouche sur une absence de signes visibles, patents, témpoignant des changements véritables promis. Le mickisme est plutôt l’incarnation d’une période révolue,qui connait ses phases d’adaptation, de recomposition:le duvaliérisme.Certaines ressemblances entre le mickisme avec le duvaliérisme jean-claudiste sont esquissées par un essai collectif, sous la direction de Lionel Trouillot, "le prix du jean-claudisme:arbitraire,parodie, désocialisation".La première ressemblance c’est l’affairisme :"une période de rêves pour les affairistes nationaux et étrangers".La deuxième est la sacralisation de l’individualisme :"l’inidividu mickiste, comme l’individu jean claudiste est sa propre cause et tous les moyens sont bons pour assurer sa réussite qui ne se mesure qu’à la richesse et à son étalage...La prétendue ouverture sur l’étranger facilite l’importation de nouveaux rituels obéissant au principe de l’étalement...La folie dépensière gagne jusqu’aux classes moyennes : on est ce que l’on dépense" (p.18).Le pouvoir mickiste dont la filiation avec le duvaliérisme est probante se fracasse contre l’opinion publique actuelle en Haïti et les ressources modernes qui la viabilisent (poussée inflationniste de radios sur la bande FM et de chaines de télévision, accès à internet et au téléphone...).

Ce que Martelly vient d’engager avec les élites affadies ressemble fort à un deal qui renvoie à trois dimensions : la captation du pouvoir durant le reste de son mandat, la capacité de reproduire son régime à travers une passation calculée et planifiée à Laurent Lamothe, l’instauration d’un régime répressif autour d’un noyau dur d’anciens militaires, reconvertis dans la fonction civile, dotés d’habitus duvaliérien. Les tuteurs américain ne réchigneront pas, à condition que le peuple réagisse ,dise le dernier mot, impose sa décision. L’Etat de droit –thème galvaudé par le pouvoir-reste au stade embryonnaire : des prisonniers politiques attendent encore leur jugement-les frères Florestal , des citoyens disparus, des justiciables libérées, avec le consentement des magistrats ripoux, des citoyens expropriés de leurs terres,- (1) sans aucune contrepartie réparatrice montrent bien que la démocratie est menacée par ce pouvoir opaque, qui légalise et socialise les pratiques illicites en tous genres, sous les regards complices des élites.

(1) Jean Lamy Matulnes est détenu au Pénitencier National pour avoir protesté contre l’expropriation des habitants d’Ile à Vâche.