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Environnement

Haïti, l’un des cas les plus désespérés au monde

lundi 29 mai 2017, par Kònlanbi

Aborder les dégâts de l’ouragan Matthew en Haïti par un malentendu est la façon la plus honnête d’indiquer au lecteur qu’il entre dans un champ de mensonges, d’irresponsabilités et de manipulations. Le gouvernement haïtien annonce un bilan contesté par la presse : « 473 morts, 75 disparus, 339 blessés et plus de 175500 personnes dans 224 abris ». Les organisations non gouvernementales publient des chiffres différents qui renseignent sur la géographie de leurs interventions, la ville de Jérémie : « La ville d’environ 30 000 habitants « est complètement détruite », a affirmé Jean-Michel Vigreux, directeur de Care Haïti, cité dans un tweet. « Les accès sont complètement coupés et les gens seront bientôt à court de nourriture et d’argent », (Libération,7 octobre 2016). Le sort de Jérémie confirme justement le mépris que lui affiche le président de la République qui observe de son avion le cauchemar des habitants. Jérémie et l’ensemble des villes de la Grande Anse sont coupées du monde, abandonnées à elles-mêmes, presque, (au moment où nous écrivons ce texte) livrées à la débrouille et à la survie comme des âmes en guenilles, malgré l’activisme des ONG et du gouvernement haïtien. Pour un pays normal, un tel bilan aurait suffi à mettre à bas un gouvernement, un président de la République dont la responsabilité serait engagée. Il aurait mobilisé de façon intense, chef d’État, chef de gouvernement, d’un côté ; et de l’autre, ministres et sous-secrétaires d’État. Certes, Port-au-Prince gesticule, procrastine, gênée aux entournures, envoie des signaux contradictoires, communique, mais la mobilisation étatique n’est pas à la hauteur de la catastrophe et c’est l’ État haïtien encore une fois qui vient de confirmer sa faiblesse et l’impéritie de ses dirigeants. De l’autre, des médias emportés par le choc émotionnel ne contribuent pas encore à la compréhension des causes et des enseignements à tirer de cette catastrophe. « Sans doute trop tôt ». En Haïti, bien avant le tremblement de terre du 12 Janvier 2010, qui renvoie à une lecture cauchemardesque de l’humain se trouvant en permanence dans un passé douloureux, les vivants acquièrent le statut de morts. Le respect pour le vivant, comme acteur central de la vie, comme agent actif, être agissant contre l’innommable, l’inacceptable, semble derrière nous. Plus les catastrophes accusent des morts, plus le degré d’indifférence croît dans la société. C’est une société en état d’anomie, celle d’Haïti, et au-delà de ce que Durkheim décrit, une société en perdition consciente, une société en voie de disparition avec la bénédiction et l’immobilisme des élites présentes et passées au pouvoir. Les dégâts causés par l’ouragan Matthew ne sont en rien nouveaux, inutile d’établir « la litanie des saints saisis de rage », à intervalles réguliers, de la fureur de sanctionner les Haïtiens (Hazel, Flora, David, Allen, Jeanne…). Ils s’inscrivent dans un contexte rituel de répétitions dramatiques, de reproduction de souvenirs aux accents lugubres. Ils ciblent les occupants (les mêmes depuis des années) des vieilles masures que la compassion et la prévision météorologique « consacrent aux cadavres inconnus », tolérés par les différents gouvernements qui n’ont jamais eu de considérations humaines pour leurs concitoyens. Normalement ces derniers sont hantés, aux moindres averses, par la disparition d’un enfant emporté par le réveil des pierres en tumulte et des terres en colère, un léger coup de vent, plus redoutable que les autres. La mort guette au quotidien les Haïtiens, à tort ou à raison, dans la capitale et dans les provinces, qui improvisent des cabanes sur le lit d’une rivière, des canaux, des terrains appartenant à l’État, investis au mépris des lois. Même si leurs dirigeants s’installent dans des villas cossues, juchées sur des collines, d’où ils regardent avec dédain les conditions deshumanisantes vécues par ceux-là qui les ont élus, sacrifiés sans contrepartie, sur l’autel de la démocratie électorale. Ces « habitants » s’attendent à ce que l’État les prenne en charge, pliés sous le poids des contraintes matérielles, rongés par l’incapacité à répondre aux tarifs prohibitifs des logements à Port-au-Prince, et dans les villes de provinces, se laissent instrumentaliser par des politiques, pérennisant à jamais leurs conditions de misère, inacceptables à l’humanité, au XXIème siècle. C’est un lieu commun de le dire, mais nous devons condamner, blâmer les citoyens quand ils recherchent l’exagération dans l’expression de cette misère. Le tragique n’est pas dans la misère, mais dans l’instrumentalisation. Les candidats (élections présidentielles, sénatoriales) y voient un terreau nécessaire au populisme et à l’électoralisme. Michel Martelly ne reprochait-il pas à Mirlande Manigat de n’avoir pas porté un sac de riz sur son dos pour alléger les souffrances des citoyens pauvres, au lendemain du tremblement de terre ? Mettant à la disposition des victimes de l’ouragan Matthew, quelques vivres alimentaires estampillés de leurs photos de campagne, certains candidats, soutenus par l’oligarchie de Port-au-Prince, tentent de tirer des gains politiques de la désolation de leurs compatriotes. Ces derniers sont demandeurs de générosité saine des hommes politiques, Ils découvrent des mendiants de voix, convertis en semeurs de passions malheureuses, en rentiers de compassion. Quand l’acte compassionnel est associé à la quête de gains politiques…. L’assistance à un citoyen en difficulté est anonyme. Elle n’a pas partie liée avec la récupération. Et quand on le fait, c’est une faute morale et donc condamnable. On pourrait dès lors penser que certains politiques ne rêvent que de maintenir les affamés dans leur état de citoyens vulnérables, ce qui alimente le discours démagogique et les promesses folles. Pourtant, la misère, inacceptable, est une violation de l’Etat de droit, puisque les droits de l’homme rangent au premier des droits de l’individu celui de vivre dans des conditions de sécurité et de décence. Quel dirigeant de cœur préfère la déshumanité à l’abandon ? Quel dirigeant engagé affectionne les boues, les pauvres, les lanternes, ce mélange répugnant d’immondices, de matières fécales, d’eaux stagnantes, dans lesquelles survivent des enfants ventrus et affamés, des adultes humiliés plus bas que les vers de terre ? Pour y tisser un programme politique, c’est un gage d’imposture, d’absence de profondeur et de sottises. La misère ne doit en aucune façon être une apothéose au populisme : le populisme est ici entendu comme cette capacité illusoire de s’approprier les habits de la proximité avec le peuple, les gueux, les miséreux contre les élites et les habitants des quartiers sécurisés et proprets. Et l’investissement du champ compassionnel de façon grotesque par certains candidats est stratégique afin de ne pas les accabler davantage : leur offre programmatique accorde un faible intérêt à l’environnement. Pourquoi la problématique de l’environnement ne va pas au-delà du marketing électoral comme le régime précédent l’a si bien illustré dans sa symphonie des Cinq E (Éducation, Environnement, État de droit, Énergie, Emploi) ? Parce que les mesures qu’elle appelle font obstacle à la défense des intérêts catégoriels ; il y a une économie de la destruction de l’environnement avec ses ramifications, ses réseaux, ses patrons et ses ouvriers. Le paysan, par nécessité, coupe des arbres, mais, pourtant, il n’est pas le vrai responsable. Le vrai responsable est celui qui organise à la capitale l’économie réelle du charbon de bois. Ces commerçants ont pignon sur rue et sont connus de tous. De même, le marché illicite du bois se développe au su et au vu de tous : Les entreprises de blanchisseries, les boulangeries, les « guildives* », les usines de transformation sont les principales bénéficiaires de cette destruction programmée de la faible couverture végétale. Il y a également ces entreprises qui ont le monopole de l’importation des produits alimentaires, elles n’ont guère d’intérêt à limiter la déforestation, pour que l’agriculture haïtienne en soit dépendante. Certes, des expériences isolées sont tentées avec plus ou moins de succès, mais elles sont si limitées qu’elles sont privées de tout soutien des autorités politiques, qui n’ont pas encore l’intelligence d’inscrire la lutte contre le déboisement sous forme d’une politique publique de lutte contre le déboisement. De plus, la compréhension de ce problème ne saurait échapper des dispositifs législatif, répressif et règlementaire : combien de projets et de propositions de lois ont été discutés au cours de cette législature où brillent davantage des parasites, des cancres préoccupés par l’accumulation aux rapines, aux expédients, aux trafics d’influence, excellentes dans la chienlit et dans l’opprobre ? Alors qu’il y a urgence. Urgence de mettre fin à ces coupes d’arbres. Urgence d’instaurer des agents forestiers chargés de reboiser, de sévir, de réprimer. Urgence de réprimer les externalités négatives sur l’environnement en décidant des mesures d’accompagnement, des solutions alternatives aux formes d’énergies pour les guildives, les blanchisseries, les boulangeries. Urgence de réformer l’enseignement et de l’associer à la protection de l’environnement. En effet, la lutte contre la destruction de l’environnement est le combat du siècle. Urgence de définir un plan d’occupation des sols accompagné d’une politique de logements sociaux :il ne s’agit pas de ces bicoques qui portent atteinte à la dignité des bénéficiaires, mais des résidences décentes, qui sont productrices d’égalités sociales, qui distinguent les maisons durables des éphémères. « Les catastrophes, écrivait Victor Hugo, ont une sombre façon d’arranger les choses ». L’opportunisme de compassion est illustré par les comportements des acteurs : le séisme du 12 janvier 2010 et l’ouragan Mathieu sont mis à profit par les gouvernements, les ONG mais ces colères de la nature inscrivent dans la durée la désolation des catégories les plus pauvres des départements sinistrés. Ni la compassion, ni la nature comme bouc émissaire, en aucun cas, ne saurait être la principale réponse à ce défi majeur qui se pose aux dirigeants actuels. On sait très bien que les ONG s’approprient ce vide pour imposer des solutions artificielles qui finissent par attester l’hypothèse d’une nouvelle forme de colonisation. Il n’est guère utile de servir les mêmes soupes indigestes : distribution de subsides qui sont détournés par certaines municipalités, et parlementaires, commisération de ministres, d’ancien président et d’ancienne « première dame » qui se donne une image de sœur Theresa dans un costume « péroniste » et de Michèle Bennett, spectacle de la misère au ministre ennuyé dans son agneau bureau. Le dirigeant politique qui est rémunéré en conséquence, a pour obligation de réparer les catastrophes par la recherche des moyens et par la volonté. Ce qui distingue le politicien de l’homme d’Etat c’est d’assumer les conséquences des problèmes dont on il n’est pas l’auteur. Et être en capacité d’inventer, d’innover, de repousser la facilité, c’est héroïque. A ce sujet, les haïtiens attendent désespérément le mammouth qui prône le respect de l’environnement, le magicien qui propose des lois, le cormoran qui réforme les rapports des haïtiens avec l’environnement. L’enjeu est crucial, comme nous le rappelle Jared Diamond, dans son livre « Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie », Gallimard, Paris,2006). Au terme de cette enquête qui doit alimenter la réflexion de tout acteur intelligent, Diamond a indiqué, à titre d’exemples, comment les sociétés du passé ont connu un effondrement rapide. Appliquant à son étude cinq critères d’analyse, savoir dommages environnementaux, changements climatiques, perte de contacts amicaux…,développement de rapports d’hostilité…, implantation politique et sociale …il a pris d’abord, pour exemple la société maya, qui avait une population de dizaines de millions d’habitants qui « entretenait des liens commerciaux avec d’autres sociétés avancées », d’autres sociétés comme celle de l’Ile de Pâques « un cas pur d’effondrement dû à des facteurs écologiques- ici la déforestation totale qui conduisit à la guerre, au renversement des élites et des fameuses statues de pierre, ainsi qu’à une disparition massive de la population. » (J. Diamond, p. 36) Ensuite, il a tenté de comprendre comment les changements climatiques interagissent avec la croissance démographique, telles la société autochtone des Amazis, le Groënland Viking, l’Islande. Enfin, en dehors de ces sociétés du passé, Diamond analyse les difficultés qui se posent dans certaines sociétés contemporaines telles la Chine, le Rwanda, l’Australie, la République Dominicaine et Haïti. Il invite à tirer les renseignements des sociétés effondrées, des « leçons » à mettre en pratique aujourd’hui ; les sociétés actuelles font face à ces mêmes dangers « qui nous paraissent aujourd’hui si évidents ». Diamond considère qu’« Haïti est l’un des cas les plus désespérés du monde, alors qu’il existe des signes d’espoir en République Dominicaine ». Au-delà de tout ostracisme, il laisse à la méditation des responsables le constat implacable : « le processus décisionnaire d’un groupe peut être entravé par toute une série de facteurs à commencer par l’incapacité à anticiper ou à percevoir un problème, puis par des conflits d’intérêts qui font que certains membres du groupe vont poursuivre des objectifs qui leur seront profitables mais qui seront nuisibles au reste du groupe. » (J.Diamond,p.39). Comme en politique, les dirigeants haïtiens se cachent derrière des faux prétextes, des fausses explications pour fuir leurs responsabilités. En matière d’environnement, au-delà des approches faciles, les erreurs et les errements présents et passés, conjugués à la gabegie généralisée, se paient, si ceux qui sont en responsabilité continuent de banaliser la problématique de l’environnement dans sa complexité, son interaction avec la culture, l’éducation, le système politique, les relations internationales, le système économique. * Nom que l’on donne dans les îles d’Amérique à l’établissement industriel de production (fabrique) de l’eau de vie qu’on tire des gros sirops de sucre et de l’écume des premières chaudières. Jacques NESI - Jacques_nesi@hotmail.com

Voir en ligne : Revue Pour Haïti